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Nov 01 2011

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Entretien avec Kausthaub Desikachar

Entretien avec Kausthub Desikachar
(Madras, Inde – 16 janvier 2001)

Q.1 – Kausthub Desikachar, vous avez grandit dans une famille de parents,

de professeurs et de maîtres de yoga.

Quels sont vos premiers souvenirs de yoga ?

Kausthub: J’ai grandit dans une maison où presque tout le monde pratiquait

le yoga.

Mon grand-père était un grand professeur et maître de yoga, ma

grand-mère pratiquait aussi. Mon père, ma mère, la plupart de mes oncles

et tantes ont à un certain moment, été des adeptes de yoga.

Aussi l’oncle de mon père est M. B.K.S. Iyengar qui est aussi un grand yogi.

Oui je peux dire qu’il y a eu beaucoup de yoga dans la maison.

En ce qui me concerne personnellement, j’étais très jeune quand mon

grand-père nous donnait – à mon frère ma sœur et moi-même – un bain

d’huile. Il appliquait de l’huile sur toutes les parties de notre corps et

après, il nous faisait faire quelques exercices. A cette époque toutefois,

étant trop jeunes, nous n’avions aucun intérêt pour le yoga.

Après quelques années, nous avons grandit et le yoga est devenu une partie

importante de notre quotidien. Nous avons commencé notre pratique ici

dans cette chambre. C’était la salle de classe de mon père et nous

pratiquions ici avec lui.

Il nous donnait des pratiques de postures dynamiques en Viniyasa Krama.

C’est ainsi que nous avons amorcé notre pratique de yoga.

   

Q.2 – Comment en êtes-vous venus à développer un intérêt réel pour

le yoga ?

Kausthub: Pour être vraiment honnête, lorsque nous étions jeunes, nous

faisions du yoga parce que c’était obligatoire, c’était comme une discipline à

suivre.

Mon frère et moi avions même fait une entente afin que si notre père nous

questionnait nous lui répondrions que nous avions bel et bien pratiqué tous

les deux chaque jour, même si ce n’était pas tout à fait exact.

Lorsque ma jeune sœur a décidé de venir pratiquer avec nous, notre entente

ne valait plus et nous avons dû nous remettre à la pratique sérieuse, ici

dans cette salle en compagnie de ma sœur et mon père.

Nous étions maintenant 4 à pratiquer le yoga dans cette classe.

Plus tard en 1982-3 mon père a amorcé l’enseignement aux enfants au

Yoga Mandiram. J’avais huit ans et les classes avaient lieux chaque samedi

entre 3 et 4 heures de l’après midi. Nous avions à nous joindre à cette

classe mais ça commençait alors à devenir intéressant pour nous, parce qu’il

y avait d’autres enfants qui pratiquaient aussi, nous n’étions plus seuls.

Ça apportait un certain sérieux à ce que nous faisions.

Ces classes continuèrent pour quelques années et devinrent très populaires,

autour de 45 à 50 étudiants. Nous étions quelques seniors à avoir une

expérience d’environ 5 ans et il y avait les élèves nouveaux. Le groupe fut

alors divisé en deux: les élèves débutant et les élèves avancés.

 

À cette époque, mon père eut l’idée que certains d’entre nous du groupe

senior, enseignerions la classe des débutants. Trois d’entre nous furent

choisis pour enseigner au groupe d’enfants. Ça devenait encore plus sérieux

car maintenant nous étions du côté des enseignants.

L’intérêt était alors centré autour de la pratique des asana et

l’enseignement des postures aux élèves plus jeunes. Je ne savais encore rien

à propos de la philosophie du yoga.

   

Après avoir terminé mes études à l’université, j’étudiais dans le Nord de

l’inde à environ 5000 Kms, je suis revenu à Madras et commençai à avoir un

intérêt plus sérieux dans le yoga car à l’université j’avais suivi des cours sur

la culture et l’histoire indienne et j’y ai découvert qu’il y avait beaucoup

plus dans le yoga que la simple exécutions des postures. Je m’intéressai alors

réellement au yoga et commençai l’étude des Yoga Sutra. J’avais 21 ans.

   

Q.3 – Quels souvenirs avez vous de votre grand-père en tant que yogi ?

Kausthub: A cette époque, mon grand-père était un maître de yoga pour

plusieurs personnes mais pour moi il était tout simplement mon grand-père.

Je n’ai pas tellement connu mon grand-père comme un grand yogi lorsqu’il

était en vie.

En fait j’ai eu deux types de relations avec lui:

lorsque j’étais jeune et qu’il était toujours vivant; et aujourd’hui alors qu »il

n’est plus là et que moi je suis devenu étudiant de yoga.

C’était un grand-père très affectueux, il nous amenait avec lui pour acheter

les fruits et légumes. Nous avons vécu de très bons moments avec lui, comme

il est normal pour un grand-père et ses petits enfants. En tant que petits

enfants, nos grands-parents nous supportaient toujours. Nous jouissions

d’une relation privilégié et informelle. Aujourd’hui plusieurs personnes

décrivent Krishnamacharya comme un personnage stricte, pourtant il ne fut

jamais stricte avec nous.

Dans les dernières années de sa vie, il était quasiment centenaire, j’ai

commencé à réaliser qu’il était quelqu’un de vraiment spécial. Tous mes amis

à l’école étaient très surpris:

« Comment se fait-il que ton grand-père a cent ans ? »

Et je revenais à la maison pour demander à mon père « Comment se fait-il que

mon grand-père a cent ans ? » Je ne pouvais pas savoir parce que j’étais

trop jeune.

J’avais 11 ou 12 ans lorsque j’ai commencé à voir venir ici pour des classes

et des consultations.

J’étais son petit-fils sans savoir qu’il donnait des classes. Parfois j’entrais

dans la classe pour observer les gens et jouer un peu. Ça ne le dérangeait

pas, il continuait à enseigner comme à l’habitude. Je me souviens d’une fois

où j’étais tombé en me faisant une grande coupure au genou, je suis venu en

pleurant, vers lui, parce qu’il était le seul présent à la maison. Il continua de

donner son cours tout en appliquant l’huile et en me soignant. Après peu de

temps, je sui sortis, soulagé.

Il ne fut jamais agité ou dérangé par cette intrusion.

Ainsi avant la fin de sa vie, je savais qu’il était un grand homme mais je n’ai

jamais eu de relation élève – professeur avec lui. Sauf une fois où il essaya

de nous enseigner, à ma mère, à mon frère et à moi un texte sanskrit

appelé, « Amara Kosham » qui est reconnu comme étant le premier dictionnaire

sanskrit dans le monde.

Je n’étais pas intéressé. Maintenant je réalise combien utile ç’eut été pour

moi. Je préférais jouer au criquet dans la rue. Il abandonna cette classe

parce qu’il réalisa que nous étions trop jeunes.

Mon grand-père n’a jamais réellement été mon professeur, je n’ai jamais eu

de leçon de yoga avec lui. Seulement, si on considère qu’un professeur est

quelqu’un qui vous inspire, peut-être que mon grand-père fut un professeur

dans ce sens, mais je ne pense pas que je puisse parler ainsi car mon réel

professeur est mon père, T.K.V. Desikachar.

Maintenant, depuis que Krishnamacharya n’est plus, je réalise la grandeur de

son enseignement et je peux même dire que je crois en la valeur de ses

enseignements.

Si je peux essayer de comprendre et mettre en application une portion de ce

savoir dans ma vie, ce sera très significatif pour moi et sans doute utile à

tous ceux avec qui je le partagerai. C’est ce que je veux faire maintenant.

Je considère Krishnamacharya comme une source de connaissance et de

sagesse qui est très utile pour le monde d’aujourd’hui.

   

Q.4 – Votre père, T.K.V. Desikachar a été et est toujours votre guide

et votre professeur. Quel type de relation avez-vous avec votre

professeur et comment vous transmet-il l’enseignement ?

Kausthub: Même lorsque j’étais très jeune, mon père m’accepté comme

son étudiant. J’étais très chanceux. Je n’ai pas eu à me chercher

un professeur, il m’a accepté et m’enseigna asana et tout le reste.

En même temps il y a cette double relation de fis et d’élève. C’est une belle

relation d’un père et d’un fils et aussi celle d’un professeur et d’un élève.

Nous ne confondons jamais les deux types de relations.

Parfois lorsque je lui demande des questions difficiles, il me dit:

« Désires-tu que je te réponde en tant que père ou en tant qu’enseignant? »

Comme nous vivons dans la même maison, nous avons à différencier les deux

rôles, ça fait partie de notre vie. Nous avons à déterminer quel type de

relation doit être dominant. Pour moi, mon père est la personne la plus

important dans ma vie, autant comme père que comme enseignant.

Tout ce que je fais c’est grâce à lui, et tout ce qu j’apprends et j’enseigne

vient de lui.

Lorsque nous sommes tous les deux en Inde, j’étudie avec lui et je le

rencontre deux fois par jour, une fois le matin et une fois le soir.

Nous sommes toujours en contact ensemble, même lorsque nous sommes en

dehors du pays, nous maintenons un contact quotidien.

En ce qui concerne mon enseignement, je ne prends aucune décision sans

consulter mon père.

   

Q.5 – Quels textes de yoga étudiez-vous avec votre père?

Kausthub: Mes études régulières incluent les Yoga Sutra de Patanjali,

La Bhagavad Gita, le chant védique et bien entendu la pratique d’asana lors

de mes premières années d’études.

Sur une base de projet, j’ai étudié le texte de la Yoga Rahasya deux fois

avec mon père avant que nous publiions ce texte en anglais et ensuite en

français.

Deux ans d’études sérieuses ont été nécessaires. Ensuite nous avons aussi

étudié la Yajnavalkya Samhita très intensément avant d’en publier la toute

première version jamais éditée. C’est aussi ce que nous avons fait lors de la

publication du Vedic Chanting Companion, nous avons revu ensemble les règles

du chant védique très méticuleusement.

Actuellement nous étudions aussi des travaux écrits par T. Krishnaacharya

que nous prévoyons publier dans le futur. Le professeur T. Krishnamacharya

a écrit plusieurs textes qui ne sont pas encore connus.

Je pense que c’est notre rôle de rendre ces écrits disponibles aux adeptes

de yoga partout dans le monde.

Pendant l’étude régulière des Yoga Sutra, j’essaie de comprendre l’idée

générale des sutra et ensuite j’étudie le « Yogavalli » qui est le commentaire

de mon grand-père a propos des Yoga Sutra. Comme vous voyez, il y a

beaucoup à faire et je souhaiterai avoir encore plus de temps pour étudier

avec mon père.

Q. 6 – Vous avez étudié à l’université et obtenu une maîtrise en

administration et en gestion. Comment pensez-vous que le yoga en tant

que discipline millénaire puisse aider l’homme moderne à composer avec

les exigences de la vie, alors que la réalité est maintenant faite

d’ordinateurs, de communication, de compétition et de productivité ?

Kausthub: Pour moi c’est très simple. Mon grand-père définissait le yoga par

le mot Shanti, qui signifie, être calme, sans agitation; de la racine SHAMU,

qui veut dire être calme, non agité, non dérangé.

Comme vous le voyez, ce n’est pas exactement le concept de « Paix » tel que

nous le définissons habituellement.

Mon grand-père disait que le yoga c’est Shanti, ne pas être agité.

Ce concept demeure vrai, que ce soit mille ans auparavant ou aujourd’hui

même.

En fait aujourd’hui c’est encore plus vrai car il existe une plus grande

pression du stress, de la compétitivité et tout le reste. Aujourd’hui nous

sommes de plus en plus agités. Le yoga peut nous aider à devenir moins

agités.

Avec les outils du yoga, nous pouvons devenir plus productifs à notre travail

et dans notre famille. Nous rencontrons mieux nos responsabilités et voyons

les choses plus clairement, donc nous devenons moins agités.

Telle est l’utilité du yoga aujourd’hui.

Q.7 – Vous avez voyagé en Europe et en Amérique du Nord pour des

séminaires de yoga. Quelles sont selon vous les différences les plus

marquantes entre les pratiquants de yoga occidentaux et ceux de l’Inde ?

Kausthub: Il me semble y avoir une différence très marquée.

En Occident, les gens questionnent beaucoup. En Inde, la plupart ne

questionnent pas du tout. La situation la plus désirable est celle

où il y a un équilibre entre le questionnement et la foi, la croyance. Il faut

qu’il y ait de la foi et il faut aussi avoir du raisonnement. On ne peut pas

prendre pour acquise la parole d’un guru sans se questionner soi-même. C’est

ce que mon professeur me dit et c’est ce qu’il essaie de m’enseigner. Il me

dit qu’il doit y avoir un certain degré de questionnement et un certain degré

de foi. Probablement que la foi est un peu comme la fondation et le

questionnement, comme le tronc de l’arbre.

 

L’autre différence importante est le statu de l’enseignant.

Ici en Inde, l’enseignant est important. En occident il y a plusieurs

catégories d’enseignants:

« Celui-ci est mon professeur de yoga, celui-ci mon thérapeute, celui-ci mon

médecin, celui là encore, mon conseiller. Pour nous en Inde, il y a

l’enseignant, à chaque fois que nous avons un problème nous allons d’abord

voir notre professeur pour avoir son avis.

Dans ce contexte, le professeur de yoga peut nous aider dans tout, que ce

soit un problème physique, émotionnel, psychologique ou autre.

Ici, je ne veux pas laisser entendre que je suis l’esclave de mon professeur,

j’essaie juste de faire ressortir le degré de confiance et de respect que

nous avons envers notre professeur.

Nous avons une confiance absolue en notre professeur de yoga. Il nous

montre la direction à prendre.

C’est très différent en Occident.

Ici mon professeur peut même me conseiller à propos de mes tracas

financiers.

Je ne dis pas que l’approche se doit d’être la même aux États Unis ou au

Canada mais la relation entre un professeur et son élève devrait d’abord

être basée sur la confiance et ne pas être limité par les distances. Elle

devrait reposer sur quelque chose de fort qui se ressent de l’intérieur.

   

Les classes de groupe et les cours privés.

Les classes de groupes sont importantes pour introduire les gens au yoga.

L’énergie du groupe est très importante et le sentiment de faire partie d’un

groupe l’est tout autant.

Aujourd’hui nous sommes souvent seuls dans cette société et c’est pourquoi

nous avons tellement besoin des autres.

Aujourd’hui les interactions avec les gens ont tellement diminué, nous sommes

seul dans l’auto, seul en face de notre ordinateur.

Les quelques interactions qui se produisent sont à travers le courrier

électronique, les répondeurs et le téléphone.

La présence de quelqu’un en face de nous pour boire le thé, ces habitudes

sont perdues.

Une classe de groupe où il y a plusieurs personnes partageant la même

énergie, c’est très utile. C’est tellement agréable d’aller à une classe de

groupe.

On peut le faire une fois la semaine ou sur une base régulière et pour

quelqu’un qui veut seulement garder la forme, les études peuvent s’arrêter

à ce niveau.

 

Toutefois, pour ceux qui veulent aller un peu plus loin en yoga, il y a les

leçons individuelles avec un professeur. Pour ceux qui vont au yoga pour une

activité agréable et la bonne forme, les classes de groupe sont excellentes

parce qu »il faut tenir compte du temps disponible et de nos priorités.

   

Q.8 – Avez-vous un message pour les enseignants et les étudiants

de yoga en Amérique du Nord ?

Kausthub: Je ne veux pas donner de message parce que je ne veux pas qu’on

me prenne pour un Guruji. La seule chose que je puisse dire, c’est d’essayer

d’avoir du plaisir dans ce que vous faites et d’être responsable dans ce que

vous accomplissez. Si on est conscient de ceci, il n’y aura pas de problèmes.

C’est ce que j’ai reçu de mon professeur. Il m’a enseigné à être plus

responsable dans tout ce que je fais. Nous faisons tous des erreurs, ça fait

partie de la vie, mais nous devons évoluer avec chaque étape que nous

franchissons.

Ainsi nous devenons de plus en plus responsables dans notre démarche

d’enseignant.

En même temps, nous devons continuer d’avoir du plaisir dans ce que nous

faisons. Si ce que nous faisons nous rend malheureux ou nous cause de la

souffrance, nous ne devrions pas le faire même s’il s’agissait d’enseigner le

yoga.

Si le fait d’enseigner le yoga nous amène des problèmes, il faut tout

simplement arrêter d’enseigner le yoga. Il faut avoir du plaisir dans ce que

nous faisons, ça doit nous rendre heureux. Ça ne devrait pas nous causer plus

de problèmes.

 

Le Kriya Yoga est un procédé qui cherche à réduire les erreurs (Tapas):

 

Svadhyaya est le procédé de réflexion sur ce que nous devons faire, où et

quand on doit le faire, et est-ce que nous le faisons correctement.

 

Ishvara Pranidhana c’est d’avoir une certaine attitude que même si nous

échouons, ce n’est pas dramatique, nous pouvons toujours réessayer

encore une fois.

 

D’une certaine façon, c’est ce que l’on nous a enseigné.

Comme j’ai appris, le yoga n’est pas seulement la pratique d’asana, le yoga

c’est une façon de vivre, une façon d’agir, une façon de se comporter.

Si à travers ma pratique de yoga je deviens plus agité et commet encore plus

d’erreurs, ce n’est pas du yoga.

Tandis que même si je ne pratique pas asana ni pranayama, mais si cependant

j’ai une bonne qualité d’action alors, je fais du Kriya Yoga.

 

Si je possède ces trois attitudes et qualités, je fais le Kriya Yoga.

Voici ce qu’est le yoga, la juste intention et la juste attitude.

 

Merci pour cette entrevue.

 kausthub

Kausthub Desikachar.

   

Source: Daniel Pineault – Isabelle Leblanc /  16 janvier 2001 / Chennai, Inde

    

Kausthub Desikachar, fils et élève de T.K.V. Desikachar, assure la transmission de l’enseignement de son grand-père T. Krishnamacharya

en exploitant ses  talents d’enseignant, de transmetteur et d’éditeur.
Il parcourt le monde en offrant des séminaires de formation d’envergure.
Il a écrit plusieurs livres et autres documents sur le yoga.

Kausthub vit à Madras (Chennai – Inde) entouré de son épouse, sa fille et sa famille.

 

     

 

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